ANGOLA : un banquier proche du pouvoir a pillé 600 millions $$ de dollars …

Mediapart et l’EIC révèlent qu’Alvaro Sobrinho, homme d’affaires proche du pouvoir angolais poursuivi au Portugal et en Suisse, a détourné plus de 600 millions de dollars de la Banco Espirito Santo Angola lorsqu’il dirigeait la banque, par le biais de sociétés-écrans alimentées par des opérations fictives de retraits d’espèces.

Lisbonne, quelques jours avant Noël 2014. Dans une salle du Parlement portugais, un homme musclé aux traits rugueux et aux tempes grisonnantes est passé sur le gril par une commission d’enquête parlementaire. Dans une déposition filmée, Alvaro Sobrinho doit répondre de sa responsabilité dans la faillite de la banque Banco Espirito Santo (BES), qui fut l’un des emblèmes du capitalisme portugais.

 

Banquier et homme d’affaires angolais, Alvaro Sobrinho, 55 ans, a été de 2002 à 2012 le PDG de la Banco Espirito Santo Angola (BESA), filiale de la banque installée dans l’ancienne colonie portugaise, devenue le deuxième pays producteur de pétrole d’Afrique.

Sous la présidence de Sobrinho, la BESA a perdu 5,7 milliards  $ de dollars en accordant des prêts douteux. Ce qui a entraîné la chute de la Banco Espirito Santo puis le démantèlement de sa maison mère, le Grupo Espirito Santo, un empire centenaire présent dans plus de vingt pays. Le tout aux frais des contribuables portugais, qui ont dû financer un énorme plan de sauvetage de la banque en août 2014.

Alvaro Sobrinho lors de son audition par le Parlement portugais en 2014 © Luis Barra / Expresso

Le scandale est retentissant. Alors quand les députés auditionnent Alvaro Sobrinho en cette veille de Noël 2014, ils ont deux questions en tête : où sont passés les milliards disparus en Angola ? L’ancien patron de BESA en a-t-il détourné une partie à son profit ? Une députée l’interroge sur une opération hallucinante qui apparaît dans les comptes : « Donc c’était courant [dans votre banque] d’avoir des retraits en liquide de 525 millions ? » Réponse de Sobrinho, interloqué : « Évidemment, c’est… c’est… c’est absurde ! »

Mais l’étonnement du banquier était factice. Des documents confidentiels obtenus par Der Spiegel, puis transmis à Mediapart et ses partenaires du réseau de médias d’investigation EIC, montrent que ces gigantesques retraits d’espèces n’ont jamais eu lieu. Il s’agissait d’écritures fictives qui ont permis à Alvaro Sobrinho de détourner les fonds de la banque vers des sociétés-écrans qu’il détenait en secret. Des mails confidentiels montrent qu’il était personnellement impliqué dans ces opérations occultes, conçues pour que personne ne puisse retracer la destination de l’argent.

Nos documents montrent également l’ampleur des détournements. Trois sociétés angolaises contrôlées par Sobrinho ont reçu, sur leurs comptes à la BESA, un total de 433 millions de dollars, dont une partie était destinée à l’une des filles du dictateur angolais de l’époque, José Eduardo Dos Santos. Si l’on y ajoute les 182 millions déjà révélés en 2014 par notre partenaire Expresso, touchés par Sobrinho sur ses comptes et ceux de deux autres sociétés offshore, cela signifie que l’ex-patron de BESA semble avoir bénéficié au total de 615 millions de dollars de prêts frauduleux.

 .. 433 millions de $$, une partie destinée à l’une des filles du dictateur angolais de l’époque, José Eduardo Dos Santos

Ces faits présumés de détournement de fonds, abus de confiance et blanchiment d’argent font l’objet depuis sept ans d’enquêtes judiciaires ouvertes d’abord au Portugal puis en Suisse, où le parquet fédéral a réalisé en 2015 une saisie préventive de 150 millions  d’euros, stockés par Alvaro Sobrinho sur des comptes ouverts dans des banques helvétiques.

Mais jusqu’à présent, il n’y avait pas suffisamment de preuves pour l’inculper et porter l’affaire en justice. Les enquêteurs ne disposaient pas en effet d’éléments montrant avec certitude que l’argent avait été prélevé sur les avoirs de la banque.

Tout a démarré par des suspicions sur la fortune accumulée par Sobrinho. Le banquier devenu homme d’affaires, qui vit entre Luanda, Lisbonne, Londres et Genève, a multiplié les dépenses et les investissements, pour des montants qu’il n’a pas pu accumuler avec son seul salaire de 70 000 euros mensuels en tant que PDG de la BESA.

L’enquête portugaise a été lancée en 2011, lorsque les policiers de la DCIAP, une unité d’élite rattachée au procureur général, se sont intéressés à l’achat par Sobrinho de six appartements et d’un immeuble de luxe à Estoril et à Cascais, deux stations balnéaires chics en banlieue de Lisbonne. Une partie de l’argent (3,6 millions d’euros) provenait de Grunberg Investments, une société offshore immatriculée aux îles Vierges britanniques. Sobrinho a également acheté 30 % du Sporting, le second club de foot de Lisbonne, rival du Benfica.

Les soupçons se sont renforcés en 2013 lorsque Rui Guerra, le successeur de Sobrinho à la tête de la BESA, a identifié une première vague de versements suspects opérés par la banque : 81 millions $$ de dollars vers un compte détenu par Sobrinho, 64 millions vers Grunberg Investments et 37 millions vers Pineview Overseas, une coquille offshore au Panama utilisée par Sobrinho pour acheter deux journaux portugais. Interrogé lors d’une réunion d’actionnaires de la banque, l’ex-patron a refusé de donner le nom des bénéficiaires de ces deux sociétés-écrans.

La BESA a également identifié trois sociétés angolaises (Ocean Private, Anjog et Marina Baia) qui ont reçu 433 millions $ de dollarsvia des opérations passant par des dépôts en espèces effectués par cinq autres sociétés-écrans, lesquelles avaient auparavant reçu 1,6 milliard de $$ dollars de prêts accordés par la banque.

La BESA n’a trouvé dans ses registres aucune information sur les propriétaires des trois mystérieuses sociétés angolaises qui ont touché les 433 millions. Selon les documents obtenus par l’EIC, elles appartiennent toutes à Sobrinho et à sa famille.

La première, Ocean Private, appartient à Jayhill Corporate, une société offshore des îles Vierges britanniques détenue par Sobrinho, qui détient un compte au Credit Suisse. La seconde, Anjog, est contrôlée par l’épouse de Sobrinho et leurs deux enfants, mineurs à l’époque (notre document ci-dessous).

Le document d’immatriculation de la société angolaise Anjog, contrôlée par l’épouse de Sobrinho et leurs deux enfants. © EIC

Quant à la société Marina Baia, elle appartenait au départ à Sobrinho et à ses deux frères. Le 28 juin 2011, 15 % des actions ont été transmises à une associée de marque : Tchizé Dos Santos, l’une des filles du président angolais José Eduardo Dos Santos, qui a quitté le pouvoir en septembre dernier.

Cette découverte renforce les soupçons de collusion entre Sobrinho et le pouvoir angolais. Sous sa présidence, la BESA était considérée comme très liée à Dos Santos et à sa famille. Selon l’agence Reuters, 19 % du capital de la BESA appartiendrait à Isabel Dos Santos, l’autre fille du président, devenue milliardaire sous son règne (lire notre enquête ici). Un rapport de l’agence de renseignement privée Kroll, cité par le journal mauricien L’Express, indique que Sobrinho est perçu en Angola comme « protégé » par le pouvoir, du fait qu’il aurait été le « banquier personnel » du MPLA, le parti du président.

En tout cas, aucune enquête n’a été ouverte en Angola, malgré les 5,7 milliards mobilisés par l’État pour couvrir les prêts douteux de la BESA, prélevés dans les caisses de la compagnie pétrolière nationale Sonangol et apportés par des investisseurs chinois. Ni le président Dos Santos ni son successeur João Lourenço, qu’il a fait élire en septembre dernier, n’ont souhaité faire la lumière sur la destination des sommes colossales qui ont disparu.

Des documents confidentiels obtenus par l’EIC, qui comprennent des courriels, des relevés de compte et des fichiers Excel, révèlent pour la première fois les manœuvres utilisées par Sobrinho pour détourner l’argent.

Nos documents révèlent notamment qu’un compte ouvert à la BESA de Luanda par Ocean Private, l’une des sociétés de Sobrinho, a reçu 277 millions de $$ dollars, qui se sont ensuite envolés vers d’autres comptes et juridictions. Plusieurs échanges de courriels racontent comment Alvaro Sobrinho a été directement impliqué dans des opérations en faveur d’Ocean Private.

Des retraits fictifs en liquide pour « nettoyer » les comptes

Le 31 juillet 2012, Manuel Afonso-Dias, frère de l’épouse de Sobrinho et principal gestionnaire de ses affaires privées, lui écrit pour lui faire part de ce qu’il a découvert. Son beau-frère s’adresse à Sobrinho en l’appelant par son surnom, « Varito ». Afonso-Dias explique qu’il a vérifié que 49,7 millions de dollars étaient bien arrivés sur le compte d’une filiale du Grupo Espirito Santo. Mais il a remarqué que cette société avait effectué un retrait de 49,5 millions en espèces, et qu’une somme de 24,7 millions avait été déposée le lendemain, toujours en liquide, sur le compte d’Ocean Private, la société de Sobrinho.

Sobrinho répond une semaine plus tard : « C’est moi qui ai donné l’ordre. Cependant, parlez-en à Lígia [Lígia Madaleno, directrice du crédit d’entreprise chez BESA et parente de Sobrinho – ndlr] pour qu’elle fasse une rétrofacturation. Il n’y a qu’un seul montant entré dans un autre compte qui ne peut pas entrer dans Ocean. Lígia sait de quoi je parle. Quant au fait que vous n’avez pas été informé, cette opération devait être faite à la vitesse de la lumière. Vous n’étiez pas là et il fallait la faire. »

Le beau-frère prévient Sobrinho qu’il devrait être plus prudent avec les transferts. « Je sais que c’est vous qui avez ordonné l’opération (cela ne pouvait pas être quelqu’un d’autre) et je comprends même la situation. Cependant, il suffirait d’un appel téléphonique (et je suis toujours joignable) pour donner les bons ordres. J’aurais formalisé les choses à mon retour. Il y a des procédures que nous devons commencer à suivre si nous voulons vraiment que les sociétés soient bien organisées et à l’abri des problèmes à l’avenir. »

Ocean Private était une sorte de tirelire. Les premières entrées de fonds sur le compte de la société ont eu lieu en 2011, avec 183 millions de dollars encaissés sous forme de 13 dépôts en espèces, dont l’un de 50 millions de dollars. L’année suivante, 85 millions de dollars supplémentaires ont été encaissés via dix opérations de dépôts en espèces. Il y en a eu deux autres en 2013, lorsque Sobrinho n’était plus PDG de la banque, mais en était toujours le président.

En réalité, ces « retraits » et « dépôts » d’espèces n’avaient rien à voir avec des individus transportant des sacs remplis de billets dans les rues de Luanda. Il s’agissait d’opérations fictives, désignées comme telles dans les livres de la banque pour transférer de l’argent entre deux comptes sans laisser de trace sur son origine.

Le compte d’Ocean Private montre que les entrées massives d’argent ont été suivies par des sorties tout aussi massives. Selon une analyse réalisée par l’EIC, 63 millions d’euros ont été retirés en espèces et 57 millions transférés sur quinze comptes bancaires en Suisse, détenus par des sociétés offshore dont le bénéficiaire était Sobrinho.

En décembre 2012, le beau-frère de Sobrinho lui écrit pour se plaindre du chaos créé par ces transferts atypiques : « Bonjour Varito. Je ne peux absolument pas faire un rapport sur le compte d’Ocean Private pour les autorités fiscales. Je ne peux même pas en faire un pour le comptable. Nous devons nous asseoir ensemble pour que vous puissiez m’aider à séparer le bon grain de l’ivraie. Faisons ce travail pour 2011 et 2012 et mettons fin, une fois pour toutes, à ce tourment ! »

Pour faire le ménage, Manuel Afonso-Dias a élaboré un plan, qu’il expose à Sobrinho : vider les comptes d’Ocean Private Limited et créer de nouveaux comptes gérés par une société ayant quasiment le même nom, « Ocean Private Lda ou quelque chose de similaire, afin que vous puissiez repartir à zéro ».

Le beau-frère du banquier est inquiet : « Il est impératif que toutes les opérations sur les comptes d’Ocean Private soient effectuées UNIQUEMENT par moi ou au moins avec mon approbation préalable, afin qu’aucune erreur ne soit commise. Soit il y a cette discipline (que vous devez vous imposer) soit il est humainement impossible d’avoir des comptes organisés pour Ocean Private et d’en être publiquement responsable. » Il a ajouté : « Il en va de même pour Anjog », en référence à la société détenue par la femme et les enfants de Sobrinho.

Huit mois plus tard, en août 2013, au sujet de la nécessité de « nettoyer » les comptes de plusieurs sociétés à la BESA, le gestionnaire des affaires privées du banquier explique qu’il va retirer 4,5 millions du compte d’une société nommée Wyde Capital et déposer 4 millions sur le compte d’Ocean Private.

Alvaro Sobrinho, 55 ans, a dû quitter la direction de la banque BESA en 2012. © Luis Barra / Expresso

Mais comment enregistrer ces mouvements ? Le beau-frère explique qu’ils seront présentés comme des prêts d’actionnaire. « Nous évitons ainsi les transferts entre entreprises non liées et les sorties et entrées sont pleinement justifiées. » Le problème, c’est que Wyde Capital n’était pas un actionnaire d’Ocean Private. Idem pour les autres sociétés mentionnées dans ce courriel, et dont les comptes devaient également devenir « propres ».

« J’ai accepté d’aller à la BESA demain à 9 h 00 pour faire ces opérations avec Manuela Jacinto [une responsable de la banque – ndlr] », indique Manuel Afonso-Dias le 12 août 2013. Le lendemain, il écrit à « Varito » pour le prévenir qu’il a dû passer par d’autres sociétés que celles prévues, et qu’il va devoir les « relier » à Ocean Private pour « justifier cette transaction ».

La réponse du banquier est éclairante : « Vous n’avez rien à déclarer à la banque, écrit Sobrinho. Si l’on vous demande, vous n’avez qu’à dire que ce sont des dettes entre entreprises. »

Renvoyé du poste de patron opérationnel de la banque à la fin de 2012, Sobrinho a créé l’année suivante, alors qu’il était encore président non exécutif de la BESA, sa propre banque, la Banco Valor, dans laquelle il a commencé à transférer une partie de son argent.

En avril 2013, son beau-frère l’informe qu’il a ouvert deux comptes à la Banco Valor dotés de 30 millions de dollars, ouverts par les sociétés Anjog et InvestLeader, utilisées pour nettoyer les comptes ouverts à la BESA. Afonso-Dias demande à Sobrinho son avis sur les modalités de placement de l’argent. « Oui, je suis d’accord. Allez de l’avant », répond-il.

Sobrinho a été contraint de démissionner de son poste de PDG de la Banco Valor en septembre 2014, à la suite du scandale de la BESA et d’une certaine pression exercée par la banque centrale angolaise. Il reste cependant l’actionnaire majoritaire de Banco Valor, dont il détient 66 % avec plusieurs membres de sa famille.

Contactés par l’EIC, Alvaro Sobrinho et son beau-frère n’ont pas donné suite à nos questions. À ce jour, malgré la saisie de ses avoirs en Suisse et au Portugal, l’ex-banquier jouit toujours tranquillement d’une grande partie de sa fortune.

Au printemps 2017, il a été soupçonné d’avoir bénéficié de passe-droits à l’île Maurice. Comme l’a raconté le journal local L’Express, les autorités de l’île l’ont autorisé, malgré le scandale de la BESA, à acheter 131 villas dans un complexe immobilier. Interpellé par l’opposition, le vice-premier ministre mauricien, Ivan Collendavelloo, a fait cette magnifique réponse: il a suffi qu’il « regarde Sobrinho dans les yeux pour savoir que son argent [était] propre ».

 

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3 MARS 2018

Rédigé par Micael Pereira (Expresso) et Michael Bird (The Black Sea) – mediapart.fr et publié depuis Overblog

Mise en forme : jinga Davixa – contact@franceangola.com

11 pensées sur “ANGOLA : un banquier proche du pouvoir a pillé 600 millions $$ de dollars …

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